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Francis Migeon, maitre d'art.


         C'est dans l'atelier de son père Adrien, sculpteur sur ivoire lui même élève du grand père Celestin, un sculpteur sur bois qui a abordé dans sa maturité la taille de l'ivoire, que Francis Migeon a fait l'apprentissage de son métier. Il a instruit lui même en cette rare et précieuse discipline son fils Benoit aujourd'hui habile restaurateur.

         Francis Migeon a été nommé cette année Maître d'art. Qu'il soit permis d'englober dans cet hommage toute une dynastie d'artistes: le fil d'ivoire unissant cinq générations ne s'est jamais rompu. À en croire certaines campagnes (de presse et/ou de désinformation), l'ivoire serait un materiau interdit, répréhensible, objet d'un trafic colonial qui décime les éléphants.
         Alors qu'il s'agit d'un matériau reglementé, bonne chose pour éviter précisement les massacres et les contrebandes.
         La mise en œuvre de l'ivoire est si délicate qu'il suffit d' une paire de défenses pour alimenter pendant une année l'atelier d' un sculpteur specialisé et renommé comme celui de Francis Migeon.
         Nous ne nous attarderons pas sur un intermède facheux dû à un effet de mode et à des reglementations aveugles. Penchons nous plutot sur ce materiau magnifique, au grain serré, au toucher souple et chaud, à l'épiderme si dense et résistant que le moindre effleurement d'une gouge y détache un copeau roulé, ou le tracé d' un burin inscrit une ligne aigüe comme celle d'un scalpel.


réparation christ;

         Francis Migeon raconte son histoire avec des mots simples. Il a tout appris de son père, tout appris à son fils, avec lequel il a monte en 1996 un atelier de restauration ... La restauration d'objets anciens ou tout simplement abimés répondait au depart à une demande des magasins de luxe specialisés. Une demande aussi des antiquaires et des musees dont les collections sont à conserver.

         Ainsi le père et le fils, Francis et Benoit, ont ils effectué debut 1996 la restauration des tirants d'ivoire des orgues de la chapelle du Chateau de Versailles. Ces tirants sont des boutons tournés, au long manche, gravés pour la numération et sculptés au registre inferieur : une magistrale réinterpretation, selon les modèles des balustres, du lys de France et du tournesol du Roi Soleil. Benoit Migeon l'explique lui même: "Outre les connaisances de conservation et de protection de la matière" le restaurateur d' ivoire se voit souvent demander "les compétences du tabletier, du tourneur, du sculpteur ou du peintre miniaturiste" ...
         Ces hautes maîtrises techniques, Francis Migeon les possède à merveille. Aussi bien n'est ce pas dans ce domaine que s'exèrce sa passion de sculpteur mais dans celui de la création.


Galets

         De l'ivoire, il aime les surfaces lisses et brillantes. Il en fait ressortir le blanc crémeux par des incrustations dans la masse dont les parties brunes viennent du bois d'amourette, et les noires d'une laque qui fait la liaison entre les matières. Ce sont des oufs rayés d' arcs de cercle, de tangeantes de virages à la corde marquetés en volume. La forme pure et pourtant organique est de l'ordre de l'essentiel. Point de magie dans cet objet unique. Il est fascinant de découvrir son montage. Ce sont des blocs assemblés des différentes matières précédemment énumérées, en une colonne composite consituée d'éléments disjoints dont la laque viendra combler les vides. Cette étape de l'objet fini intrigue et sollicite l'émotion au point que nombres d'amateurs ont élu cette construction brute pour figurer dans leur collection. Pourtant ce n' est qu'une ébauche que Migeon adoucira au tour en un cylindre qui deviendra ovoide. . .

Chat

         Ailleurs, un chat dressé hiératique et doux, très égyptien par sa prestance, ajoute une note énigmatique. Tandis qu'une adolescente nue et portant son chapeau de paille devant soi, propose sa jeunesse et l'ambiguité d'un corps pubère.
         Il y a davantage d'abstraction qu'on ne croit dans le souci de traduire l'universel au moyen d'une image familière.
         Car non loin sont des fragments d'ivoire, improbablement polis par l'érosion du temps, des galets tournés par le ressac, des blocs effilés que le vent à taillé, comme des montagnes chauves, des masses organiques au flancs adoucis. Ceux là sont taillés dans les chutes des défenses.

         L'ivoire n'a pas d'émail sauf une "peau" rugueuse jaunie qu'on appelle la "croute" et qui s'élimine vivement au poncage. Car l'ivoire est un materiau tendre. Migeon les appelle des "formes à toucher". Si le sculpteur le veut, son reflet doré dévoile des veines, un fil, une texture particulière, un grain, avec une impudeur etudiée.
         Cependant l'amour exclusif que Francis Migeon porte à l'ivoire sait se faire impétueux. En ces temps de violence presque intégriste contre notre appartenance à l'environnement et le lien charnel, originel qui nous unit, Migeon a trouvé des accents lyriques, même si la mesure et la sobriété ne lui font jamais défaut. L'ivoire blesse, l'ivoire éclate, ouvre des blancheurs mates, des chairs, des muscles, des fibres. Cette lame comme un silex préhistorique s'adosse à la courbure brunie calcinée, d'une defense à la base évidée, à demi brulée. Le contraste entre les deux matières, l'une saisie dans son innocence violée, l'autre vieillie par sa crémation, est impressionnant. Migeon veut protester avec de vieux débris.


Chat


         Cette véhémence surprend chez un homme aussi affable et police. Mais c'est un combat. Il va prendre dans son atelier un jeune, un étudiant diplomé de Boulle en sculpture, car celui-ci possède déjà un métier, et n'ajoute ainsi, avec cet "ivoire prohibé", qu'une corde à son arc. Francis Migeon ne voudrait en aucun cas engager un jeune sur une voie sans issue (un décret doit prochainement débloquer l'utilisation des stocks francais d' ivoire...).
         À sa disposition seront l'outillage, le materiau (précieux), le savoir faire du Maître. Et Migeon sourit d'avance discrètement à tout ce qu'il va voir naître ... En création !
         C'est aussi cela un maître d'art ...


                                ARIANE GRENON - SEMA mars 1997